lundi, 12 janvier 2015 05:12

Kaweni (Koini ou Koeny) une des premières concessions à MAYOTTE ( hommage à Paulin CIRET)

Écrit par
Évaluer cet élément
(1 Vote)
Plaque commémorative appliquée sur la cheminée du site de KAWENI (KOINY ou KOENY) rendant hommage à Paulin Ciret , l'un des premiers "batisseur d'usine" et gérant de la société des Comores

A LA MEMOIRE

Mr Paulin François CIRET Négociant de NANTES

L’un des fondateurs de la Comp(ie) des COMORES

Né à NIORT décédé à MAYOTTE le 23 Février 1857 agé de 62 ans

_____________

SOUVENIR AFFECTUEUX

De Mme Vve FREBAULT née Virginie CIRET sa sœur

bien malheureuse pendant sa longue absence.

bien malheureuse de sa fin prématurée

______________

Lettre du COMMANDANT Supérieur de MAYOTTE et dépendances

Du mois d’Avril 1850 à son Excc le MINISTRE de la MARINE

Et des COLONIES

Que les gérants de la Comp(ie) des Comores se persuadent bien une chose

C’est que l’intérèt de l’Administration de MAYOTTE leur est acquis

Comment en serait il autrement . L’avenir même de MAYOTTE

est attaché au succès de leur entreprise.

S’ils échouent personne ne fera une nouvelle tentative.

J’admire d’ailleurs le courage héroîque avec lequel Mr CIRET

se dévoue à cette création.

Mû sans doute par un autre mobile que l’intérèt car l’intérèt

ne saurait produire une telle abnégation, ni alimenter de

pareils efforts.

Avec une santé ruinée avec la fièvre en permanence Mr CIRET

va encore chaque jour à KOINY.

Veuillez Mr le MINISTRE ne pas le laisser ignorer à la Comp(ie)

Mr CIRET n’est plus que l’ombre de lui-même.

C’est toujours la même énergie, la même âme de bronze ;

Mais le corps n’y est plus.

Ses traits portent l’empreinte de souffrances invétérées,

En un mot il n’y a pas un instant à perdre, il faut remplacer Mr CIRET

Son rappel avant la réussite lui paraitra peut être plus pénible

que la mort. Je suis disposé à le croire ; dans ce cas il faudrait

envoyer un Sous Gérant capable qui le seconderait d’abord

et le remplacerait ensuite


Un texte d' A .BENOIST D'AZY publié dans:

 

 

LE CORRESPONDANT
RECUEIL PÉRIODIQUE
RELIGION — PHILOSOPHIE — POLITIQUE —
SCIENCES —
LITTERATURE — BEAUX-ARTS
TOME CINQUANTE-TROISIÈME
DE LA COLLECTION.
NOUVELLE — TOME DIX-SEPTIÈME
PARIS
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
29, RUE DE TOORNOK, 29
1861

 

(…) La première concession fut accordée à deux honorables maisons de Nantes, qui unirent leurs intérêts sous le nom de Compagnie des Comores. Une terre vierge extrêmement fertile, de grandes facilités données par le port que le gouvernement se proposait de créer, l'augmentation du prix du sucre, la certitude d'avoir à bon compte un grand nombre de travailleurs libres ( 10 fr. de gages et 5 fr. de nourriture étaient le maximum du prix d'un mois de travail ; à ce taux, on pouvait, au début, se procurer autant d'ouvriers qu'on pouvait en désirer.), alors que les autres colonies avaient la charge et les soucis du travail esclave, étaient autant de chances de succès.

 

M. Ciret, ancien président de la Chambre de commerce de Nantes, un des gérants de la Compagnie, partit pour Mayotte. Il devait s'établir sur l'une des concessions. Un colon habile de Maurice, M. Noël, devait en conduire personnellement une autre. Lorsqu'on songe aux peines que donne, même en Europe, la constitution d'un établissement agricole ou industriel, à l'habileté nécessaire pour diriger une affaire tenant de l'un et de l'autre ; on se demande ce que ce doit être , dans un pays où la terre est en friche, où l'on doit bâtir pour se loger, où l'on n'a sous la main ni ouvriers d'art, ni ressource d'aucune espèce.

En arrivant, M. Ciret s'établit dans une case couverte en feuilles de rafia, réunit des travailleurs et se mit à défricher. Dès l'abord, il ren­contra une première difficulté : la canne se plante par boutures (4 Sur des lignes parallèles espacées de 5 pieds. —- Sur chaque ligne, on creuse, à 2 pieds de distance, des trous de 6 pouces à 1 pied de profondeur, dans lesquels les boutures sont placées.)

; c'est la partie supérieure du roseau qu'on emploie de préférence à cet usage. Mais, à peine coupée, la canne fermente, et une bouture fermentée ne peut plus germer. Mayotte, n'ayant pas de canne, nepouvait fournir le plant nécessaire. Il fallut aller le chercher à Zan­zibar, Bourbon et à Maurice. Quelque rapides que fussent les traver­sées, tout arriva souvent hors d'état de servir. Les plantations de la Compagnie furent par suite retardées de deux années; mais ces efforts eurent au moins l'avantage d'éviter les mêmes peines et les mêmes frais à ceux qui, plus tard, vinrent planter à leur tour.

 

Débarqué à Mayotte le 5 janvier 1846, M. Ciret avait voulu com­mencer à fabriquer en 1848 et être en pleine marche en 1849. Il aurait pu, dès cette époque, produire quelques centaines de milliers de sucre, car il avait, malgré tout, réussi à planter et à mener à bien 26,000 gaulettes (60 ou 62 hectares) de canne; mais l'épidémie trompa ses espérances, dont la réalisation devait être encore bien éloignée.

 

Sans se laisser détourner de son but par les tristes nouvelles de France, par les désordres qu'entraînait dans les autres colonies une émancipation subite, M. Ciret avait, en 1848, commencé à construire son usine avec quatre maçons seulement, cherchant à s'en procurer d'autres, mettant lui-même la main à l'œuvre. Il pensait pouvoir rouler l'année suivante; mais ses ouvriers prirent la fièvre, ses tra­vaux n'avançaient que lentement. En 1849, ce fut bien autre chose.

 

M. Noël, frappé dans ses plus chères affections de famille, quitta la colonie. Trois employés de la Compagnie sur quatre partirent de même. Le mécanicien, arrivé au début de l'épidémie, et atteint par elle, dut être renvoyé à Bourbon. Mais rien ne put abattre l'énergie de M. Ciret. Il ne s'arrêta pas. « C'est un courage héroïque; il est mû « par un autre mobile que l'intérêt, » écrivait le commandant supé­rieur, « car l'intérêt ne saurait produire une pareille abnégation ni « alimenter de semblables efforts. Avec une santé ruinée, avec la fièvre « en permanence, il va chaque jour à la grande terre; s'il ne peut se « tenir debout, il travaille à ses écritures. Cet état de maladie dure « depuis six mois et plus. Qui peut en savoir l'origine? M. Ciret se « cache quand il est malade. » Et M. Livet ajoutait encore : « C'est « toujours la même âme de bronze; mais le corps n'y est plus, ses « traits portent l'empreinte de souffrances invétérées. Le rappel avant « la réussite lui paraîtra peut-être plus dur que la mort même, mais « il n'y a pas un instant à perdre pour le remplacer. »

M. Ciret s'indignait contre une telle pensée et contre ceux auxquels l'humanité l'inspirait. « Je n'ai donné à personne le droit de dire « que j'étais malade, répondait-il; j'ai tenu tête à la fièvre, et les « champs de canne m'ont souvent reçu lorsque j'étais épuisé; mais je « n'ai pas voulu changer d'air, ce qu'on déclarait indispensable. Il « s'agissait de la construction de l'usine et du succès de l'entreprise; ma surveillance a été d'autant plus active que j' étais moins « secondé. »

 

Au commencement de 1850, M. Ciret avait réussi à terminer son usine, grand bâtiment de 100 mètres de long ; des cannes étaient prêtes ; mais ce que l'énergie et le travail de manœuvres ne suf­fisent pas à accomplir n'était pas fait. Pour broyer les cannes, cuire. faire cristalliser, en un mot fabriquer le sucre, il faut des machines, des chaudières, des appareils que des ouvriers habiles peuvent seuls suffire à monter et à entretenir. En France, on trouve ces ouvriers en grand nombre; mais, aux colonies, ils sont rares : ils l'étaient plus encore maintenant. Ils ne se souciaient pas, surtout les plus habiles, de venir à Mayotte, et ce fut l'obstacle que ne put vaincre M. Ciret. Un second mécanicien, venu en avril 1850, souvent malade, peu adroit, ne finit de monter sa première machine qu'en décembre, au temps où des pluies diluviennes rendent impossibles le transport des cannes, le séchage du sucre. Cette campagne aurait pu compenser les pertes précédentes, mais on eut cinq tonneaux de sucre, seulement à donner au navire frété d'avance pour emporter la récolte. En 1851, un nouvel ouvrier devint comme paralysé et finit par mourir d'hydropisie l'année suivante

En 1854, un autre, venant de France, ne devait passer que trois mois à Bourbon; il resta dans cette colo­nie, manquant à ses engagement*. Celui qui se trouvait sur les lieux laissa une basse température se briser, et, faute de cet appareil, 255,000 livres de sucre restèrent dans les cannes. Il serait trop long d'énumérer jusqu'au bout les contre-temps de cette nature.

 

D'autres causes encore pouvaient lasser les courages les mieux trempés. Chaque année, un peu plus de sucre s'était produit, mais jamais assez pour former le chargement d'un navire. A la demande du commandant supérieur, les bâtiments de l'État en portèrent quelquefois à Bourbon, mais leurs dispositions ne leur permettaient d'en prendre qu'une petite quantité, et leur passage était rare . Les navires de commerce, même frétés en entier, ne consentaient pas volontiers à venir. En 1853, M. Ciret fut obligé de charger des sucres sur un bâtiment anglais pour les envoyer à Nantes. L'impossibilité de les expédier par pavillon national ayant été reconnue, on consentit, mais avec peine, et à la demande de la direction des colonies, à les laisser entrer sans surtaxe.

Ces difficultés successives avaient forcé M. Ciret de négliger la deuxième concession : il n'y pouvait planter des cannes lorsqu'il en avait déjà, en 1852, vingt-trois hectares fermentés sur pied à Koeny (Koeny est la première habitation de la Compagnie des Comores, la deuxième se nomme Debeny. — Debeny possède aujourd'hui une belle usine, comme Koeny.)

 

pour obéir aux conditions de la concession, il fut obligé de faire des cultures onéreuses, de planter des cocos, pour ne pas être évincé. 11 l'eût été, néanmoins, si en France on n'avait trouvé injuste de déposséder l'homme auquel la colonie, à vrai dire, était redevable de son existence.

Parler des établissements de la Compagnie des Comores et de M. Ciret, c'est en réalité faire l'histoire de la colonisation à Mayotte dans les premières années. Des autres habitations fondées avant l'épidémie, une seule a également traversé cette redoutable épreuve. C'est celle d'Issondzou, créée en 1848 par M- Sohier de Vaucouleurs, jeune capitaine au long cours, commandant un navire de la maison Ciret.

Plus tard, le travail reprenant à Bourbon, la canne donnant de gros bénéfices, de nouvelles concessions à Mayotte furent demandées . MM. Hallez et le Restif obtinrent chacun 500 hectares. Deux simples ouvriers européens, MM. Artaud et Leroy, en prirent cin­quante-quatre, à la mise en valeur desquels ils consacrèrent leurs économies en se mettant à travailler eux-mêmes à la tête de leurs engagés. En 1853, M. Dupérier, négociant éminent de Paris, connu par sa loyauté et son intelligence, dont la famille avait habité Saint-Domingue, résolut, dans un but de patriotisme bien plus que d'intérêt, de contribuer pour sa part au succès de la tentative colo­niale entreprise par la France.

Son propre frère, M. de Cougnacq, partit et éleva à Dzoumogué une sucrerie modèle aussi perfectionnée que nos meilleurs établissements du Nord et du Pas-de-Calais.

 

Presque chaque année, depuis, de nouveaux concessionnaires se sont présentés sans se laisser décourager par les délais auxquels le système employé soumettait l'acceptation de leurs demandes, et maintenant, il reste à Mayotte bien peu de terre à donner. Ces établissements nouveaux et anciens ont subi tout à la fois les mêmes tra­verses : la plus grande difficulté est toujours venue des machines. Il n'est pas une usine dont, par le défaut de moyens, le montage n'ait été retardé ou le fonctionnement arrêté au moment important. Peu à peu, les habitations devenant plus nombreuses, les ouvriers se sont multipliés, et l'on a pu s'entraider davantage ; néanmoins les acci­dents sont toujours difficiles à réparer et peuvent encore causer de graves mécomptes.

 

Les expéditions sont devenues plus faciles lorsque l'île a produit de quoi charger un navire tout entier. Mais la question des travail­leurs,, qui ne paraissait pas devoir être soulevée, a été une difficulté plus sérieuse et la cause de bien des pertes.

La culture de la canne à sucre est de toutes les industries la plus productive. Un hectare de bon terrain, bien soigné, donne 110,000 kilos de cannes et 10,000 kilos de sucre; mais il est une condition indispensable pour que cette culture soit possible. Les colons, à la fois producteurs et fabricants, doivent avoir à leur disposition des ouvriers nombreux et à bon compte. Ils ne suffiraient pas, sans cela, à l'entretien rigoureux, aux sarclages fréquents, aux travaux pressés de la récolte et de la manipulation. La richesse de tout pays tropical où Ton peut aisément se procurer la main-d'œuvre est assurée. Mayotte, au début, était favorisé à cet égard. Les boutres arabes y amenaient de Madagascar et des iles voisines des indigènes qui s'engageaient à bas prix. Mais, à partir de 1852, les colons de Bourbon et de Maurice, dont les cultures réclamaient un plus grand nombre de bras, vinrent sur les lieux mêmes recruter aussi. Cette concurrence, très-légitime, était très-rude pour les établissements de Mayotte, les uns débutant, les autres ne marchant que progressive­ment avec un capital épuisé par les épreuves précédentes. Les noirs, engagés dans leurs foyers, ne venaient plus s'offrir d'eux-mêmes à Mayotte. Pour aller les chercher, il fallait, immobiliser un navire européen trop cher pour le nombre relativement restreint des engagés nécessaires, ou expédier un boutre arabe, dont le patron ne pouvait rien faire sans «avances et partait en les emportant si on avait le malheur de lui en confier. De plus, les infractions aux engagements, impossibles à Bour­bon, étaient fréquentes à Mayotte : l'engagé, plus près de chez lui, disparaissait souvent sur un bateau en partance ou en enlevant une pirogue le lendemain même du jour où il avait reçu la prime. Les gens de l'ile, eux-mêmes, ne respectaient guère plus leurs contrats, et sou­vent le personnel faisait presque entièrement défaut, alors que l'usine, à la fin en bon état, eût pu broyer immédiatement les cannes sur pied, et, plus tard, celles qu'on devait planter.

Cet état de choses eût été un obstacle absolu, sans l'intervention de l'autorité locale. Un grand nombre d'indigènes, la plupart anciens esclaves, n'ayant ni terres ni moyens d'existence, vivaient de rapines et dans l'oisiveté la plus absolue. M. Vérand, le commandant supé­rieur dont la direction ferme et intelligente a le plus fait pour la prospérité de Mayotte, leur donna le choix de quitter l'île ou de pren­dre des engagements de travail. Une police faite aussi bien que le permettaient des moyens imparfaits assura le respect des conven­tions réciproques de la part des engagés et des planteurs. La colonie fut débarrassée d'un élément de désordre, et les travaux y gagnèrent.

Ces mesures, certains griefs plus justes de quelques travailleurs qui n'avaient point été payés régulièrement, furent l'occasion d'une insurrection peu sérieuse et bien vite réprimée. Un ancien chef Saklave, auquel le gouvernement faisait une pension, en fut le promoteur. Les Saklaves sont bien meilleurs ouvriers que les Mahoris, mais il sont naturellement turbulents. Déjà, dix ans auparavant, on avait été obligé d'user de rigueur contre un de leurs chefs1 En 1845, à la mort d'Andrian-Souli, des Saklaves voulurent choisir pour prince son fils Bangala. L'autorité s'opposa à cette 
élection, contraire aux traités. On exila un chef chez lequel une fabrique clandestine de zagaies fut découverte.)

 (, et cette fois encore on comptait peu de Mahoris parmi les insurgés. M. Verand était à Nossi-Bé au moment où le mouvement éclata. Il accourut à Mayotte. (1 n'avait que peu de troupes, il négocia, fit droit aux plaintes légitimes, détacha la partie honnète de l'insurrection, puis agit avec vigueur. Avec la garnison, renforcée d'un détachement de matelots (120 à 150 hommes en tout)commandé par M. Lagrange, devenu aujourd'hui gou­verneur de Sainte-Marie, il ramena l'ordre, malheureusement trou­blé, pendant trois mois, au moment le plus important de l'année. A partir de cette époque, la position commença à s'améliorer. Pour rendre le recrutement à l'extérieur plus facile et plus régulier, les commandants des bâtiments de guerre surveillants passèrent des traités avec les autorités indigènes des Comores ou de Madagascar, et même avec les chefs réellement indépendants de la côte soi-disant por­tugaise du Mozambique. Malheureusement, des faits regrettables qui ont eu lieu ont fait interdire depuis les engagements pour Bourbon.

 

Les colons de Mayotte, dont les opérations n'avaient mérité aucun blâme, ont été un peu plus favorisés ; ils sont autorisés à tirer, des Comores, mais des Comores seulement, les ouvriers dont ils ont be­soin. Si ces travailleurs sont loin de valoir les Cafres, ils n'en sont pas moins une ressource précieuse. Mais, comme il est toujours difficile de les faire venir, comme les bâtiments anglais coulent impitoyablement tous bateaux arabes chargés d'engagés, sous pré­texte que ce peuvent être des esclaves, le gouvernement français a autorisé les colons de Mayotte à acheter des boutres, qui, montés par des Mahoris sujets français et appartenant à des Français, por­tent notre pavillon, et peuvent se livrer sans inquiétude aux opéra­tions de recrutement sous le contrôle de l'administration. Bourbon, de son côté, par suite d'une convention récente passée avec l'Angle­terre, pourra trouver dans l'Inde de nombreux coolies et sentira moins le besoin d'en demander à d'autres pays. Les ateliers n'au­ront donc plus la même difficulté à se monter; mais le nombre des travailleurs, quoique déjà beaucoup augmenté, suffit à peine au dé­veloppement des exploitations; le travail ne sera assuré que le jour où Mayotte possédera une population fixe, régulière, laborieuse, suffisant à tous ses besoins.

L'histoire de chaque habitation, séparément, ne serait, comme celle de Koeny dans les premières années, qu'un témoignage répété du courage et de la persévérance de nos compatriotes. Plusieurs y ont succombé.

En 1855, M. Ciret avait été remplacé, sur sa demande, dans sa gestion; mais il n'avait pu demeurer oisif, et s'était livré à l'exploitation d'une petite concession moins importante. D'un âge déjà avancé quand il était parti pour Mayotte, et usé par les fati­gues, il mourut en 1857. L'année suivante mourut aussi son suc­cesseur, M. de Cambourg, cœur aussi déterminé, esprit plus calme, membre vigoureux de cette noblesse bretonne dont tant d'enfants ont autrefois, par la lutte et par le travail, contribué à doter la France de colonies qu'elle n'a pas su garder. Il était resté trois ans dans le pays, et succomba pour n'avoir voulu céder ni à la fatigue ni à la maladie. Son jeune fils, âgé de dix-neuf ans, pouvait quitter Mayotte, où ne le retenait aucune obligation. Il tint à honneur de ne pas laisser souf­frir les intérêts confiés à son père. Pendant dix-huit mois, jusqu'à l'arrivée d'un nouveau directeur, il administra avec une habileté su­périeure à son âge les deux habitations de la Compagnie des Comores. Mayotte perdit enfin M. de Cougnacq, mort à Bourbon d'une inso­lation, et divers ouvriers, soldats vigoureux de l'entreprise.

Etat numérique des travailleurs employés sur les concessions en 1855

Etat numérique des travailleurs employés sur les concessions en 1855

Sources : Archives départementales de Mayotte

Aucun colon, depuis 1850, n'a encore obtenu tous les résultats qu'il est raisonnable d'espérer, mais aucun ne s'est rebuté. Les le­çons du passé sont mises à profit; chaque année la production aug­mente. Elle a été de 5,000 kilos en 1851 ; de 1,365,000 en 1859; elle a dépassé 2 millions pour 1860, et ne s'arrêtera plus dans sa marche progressive. Les habitations de la Compagnie des Comores donneront à elles seules 500,000 kilog. en 1861 .Les navires ne man­quent plus à ces transports et viennent directement de France appor­ter et prendre des chargements.

Dix-sept concessions, comprenant une étendue de 8,000 hectares, renferment neuf sucreries qui fonctionnent et manipulent non-seule­ment leurs cannes, mais encore celles des planteurs qui se contentent de produire. D'autres vont s'élever. L'augmentation des revenus commence à donner les bénéfices longtemps attendus et permet de faire les sacrifices nécessaires. Les plus récentes concessions ont été données à de riches colons de Bourbon qui croyaient autrefois qu'à Mayotte on ne pouvait récolter que la fièvre et qui arrivent, ap­portant leur expérience et leur argent. 11 ne faut pas se plaindre si ces ouvriers de la dernière heure reçoivent autant et plus que les autres : le succès seul est important et celui de tous les colons est so­lidaire. La prospérité agricole de cette colonie naissante est aujour­d'hui assurée; mais il est un autre progrès sur lequel il est permis de compter.

 

Mayotte, comme nous le disions au commencement de cet article, est destiné à devenir un entrepôt du commerce européen avec la côte d'Afrique et avec Madagascar. Ce commerce se fera sur une grande échelle par les navires qui viendront de France charger des sucres, et se répartira en détail par les petits caboteurs indigènes d'une côte à l'autre.

Le commerce de troque, qui se fait aujourd'hui par les navires anglais et américains dans les petits ports de la côte d'Afrique, se fera plus aisément avec un entrepôt européen à portée. C'est là surtout l'avenir de cette petite colonie; mais la prospérité agricole en était la base nécessaire. Il dépend de l'État de rendre ce mouvement plus rapide et plus sûr.

 
Lu 4908 fois Dernière modification le mercredi, 18 mars 2015 12:56